C'est quoi, ton problème avec la nudité ?
- 23 févr.
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Dernière mise à jour : 24 févr.
Je suis en train de lire un livre intitulé « Sexualités impudiques » qui traite de l’évolution de la conception de l’outrage aux bonnes mœurs en France depuis deux siècles.
Je n’en suis qu’au début et, déjà, je suis consterné par ce que je lis …
Une homme, sa femme et sa fille d’une dizaine d’années se sont baignés, nus, dans une rivière. L’accès à cette rivière est assez difficile (c’est très sauvage). Il n’y a pratiquement pas de berges. Ils en ont trouvé une de quelques mètres carrés après une longue promenade en plein été. Il n’y a personne aux alentours, l’endroit n’est presque pas fréquenté. Ils ont donc décidé, à un moment donné, d’aller nager nus dans cette rivière. Quelques minutes plus tard, la police débarque comme s’ils étaient en présence de terroristes sur le point de se livrer à un attentat. Un type, sur la berge située en face, a trouvé intelligent de prévenir les flics. A noter que cette berge est située à … 54 mètres de l’endroit où ils se baignaient. Ce gars a de bons yeux, il a vu que ces personnes étaient nues alors que, de là où ils se trouvaient, les gens devaient avoir la taille d’un demi timbre-poste. Mais bon, il y a des gens qui n’ont vraiment rien à faire d’autre de leur vie que d’emmerder les autres pour cultiver l’illusion qu’ils ont de l’importance …
Le type est poursuivi devant le Tribunal correctionnel. Il est condamné. Il fait appel de la décision. La condamnation est confirmée. L’affaire est portée devant la Cour de cassation de France … qui confirme l’arrêt. Bref, ce monsieur est condamné à – je vous laisse deviner – 10 mois de prison ferme. 10 mois de prison !!! Apparemment, les prisons ne sont pas trop engorgées en France. La place des braves gens qui osent se baigner sans mettre en maillot de bain est donc, semble-t-il, à côté des voleurs, des violeurs et des meurtriers, tant il est horrible qu’une personne nue puisse être vue.
Comme le livre traite de l’évolution de la notion d’atteinte aux bonnes mœurs au cours de plusieurs siècles, je me dis que cet arrêt de la Cour de cassation doit remonter au XIXème siècle mais je constate avec stupeur que, non, ce truc date de 2020. En France, en 2020, les juges de la plus haute juridiction du pays estiment donc qu’il est normal d’envoyer en prison un père de famille qui s’est baigné nu dans une rivière avec sa femme et sa fille parce qu’il n’est pas requis qu’il ait eu ou non une attitude obscène ou une intention exhibitionniste pour qu’il y ait un attentat à la pudeur …
Mouais. Certes, les juges sont censés appliquer la loi sans trop se demander si elle est pertinente, intelligente, etc. Cette décision n’en demeure pas moins consternante, mais c’est à l’image de notre société qui (re)devient de plus en plus puritaine. Dans les années 1980, 80 % des femmes pratiquaient le monokini et personne n’embêtait personne. De nos jours, il n’y a plus que 20 % des femmes qui ne mettent pas le haut et elles sont constamment vilipendées, souvent agressivement, par les défenseurs d’une morale simpliste à deux balles. Aujourd’hui, si une jeune fille de 16 ans porte une mini-jupe ou un top, c’est une pute. Si une femme fait de la pole-dance, c’est une pute. Si elle parle avec un mec, c’est une pute. Bref, les femmes sont toutes des salopes, c’est bien connu.
Et après, on s’étonne que les filles s’habillent toutes de la même façon : un jeans sac à patates, une paire de basket, un sweat-shirt trois fois trop grand, un véritable attentat contre la fémininité, l’élégance, la sensualité. Vous avez raison, les filles : devenez des mecs, au moins, on vous fichera la paix dans la rue !
Comment en sommes-nous arrivés là ? C’est quoi, au fond, l’atteinte aux bonnes mœurs ? L’attentat à la pudeur ? Comment sommes-nous arrivés à considérer que le simple fait de se retrouver nu(e) devant quelqu’un peut constituer un délit, une violation de la morale ? Des centaines de pages ont été consacrées à ce sujet, je ne vais pas rédiger ici une thèse en 22 volumes. Je vais aller droit au but.
Le Petit Robert définit la pudeur comme « le sentiment de honte, de gêne qu'une personne éprouve à faire, à envisager ou à être témoin des choses de nature sexuelle ». Cette définition, bien que communément admise, pose problème. Le seul fait d’être nu(e) et de s’exposer à la vue d’autrui est considéré, légalement, nous dit la Cour de cassation de France, comme une atteinte à la pudeur …
Or, je suis désolé de devoir rappeler ce qui devrait être une évidence : la nudité, en soi, n’est pas « une chose de nature sexuelle ». La nudité est naturelle et elle n’a rien à voir avec la sexualité, même si elle en fait partie. Si je prends une douche, je ne me livre pas à un acte sexuel : je me lave, je soigne mon hygiène corporelle. Si un petit enfant de 2 ans joue tout nu dans sa piscine en plastique dans le jardin, il ne s’exhibe pas non plus … Il joue avec insouciance …
La nudité n’est donc pas « une chose sexuelle ». Être nu(e) devant quelqu’un, ce n’est pas s’exhiber, ce n’est pas susciter le désir de l’autre, ce n’est pas manifester le souhait d’avoir une relation sexuelle avec toutes les personnes qui sont susceptibles de croiser cette personne nue. Ce père de famille qui se baigne dans une rivière avec sa femme et sa fille ne se livre à aucun acte sexuel et il n’oblige personne à le regarder, lui et toute sa famille, avec une paire de jumelles de l’autre côté de la berge !
Le souci, ce n’est pas la nudité de la personne, c’est le regard de l’autre. La nudité est tellement cachée, dissimulée, pointée du doigt, qu’elle est aujourd’hui devenue un objet de convoitise, un obscur objet de désir. L’attrait de l’interdit. On désire ce que l’on ne possède pas, ce que l’on ne voit pas. Les hommes sont tellement peu habitués à voir des femmes nues que, dès qu’ils aperçoivent une épaule nue, un bout de genou, une brettelle de soutien-gorge involontairement baissée, ils ne se sentent plus, ils retournent à l’âge des cavernes : « moi vouloir prendre femme ». Toi surtout très bête.
La nudité est naturelle, pas sexuelle. La pudeur, par contre, n’a rien de naturel, n'en déplaise à Montesquieu qui le pensait parce qu'il la considérait comme une vertu. La pudeur n'est rien (Jean-Jacques ROUSSEAU) que le résultat d’un apprentissage, une construction sociale. Elle n’est pas innée, elle s’acquiert entre 3 et 8 ans. La pudeur est une dimension de la psyché précocement construite par l'éducation. C'est un vécu totalement subjectif, fortement lié au sentiment de honte sur laquelle jouent, consciemment ou non, de nombreuses religions ou sectes.
C’est donc un comportement appris, un truc que l’on a mis dans nos têtes quand nous étions enfants et que l’on reproduit indéfiniment de génération en génération, tels des moutons de Panurge, sans nous poser trop de questions, sans se demander quelle est la pertinence de cette pseudo règle morale, de ce conditionnement social. C’est mal et puis c’est tout. Et on engueule donc ce petit garçon qui a son zizi à l’air du haut de ses trois ans et qui se demande à juste titre pourquoi il se fait engueuler pour ça …
Il a raison, ce gosse. Pourquoi ? Parce que. Parce que ça ne se fait pas. C’est comme ça, c’est tout. Parce qu’on a toujours fait comme ça. Parce qu’on ne se balade pas à poil, sauf les nudistes mais ce sont tous des pervers. Sauf que, en réalité, il n’y a pas plus respectueux que le naturiste qui, lui, est capable de faire la différence entre nudité et sexualité car, lui au moins, il s’est un peu libéré des conditionnements de son éducation traditionnelle (mais c’est un autre débat, même s’il est proche de celui-ci).
Ce n’est donc rien d’autre qu’une règle que l’on s’impose à soi-même pour on ne sait quelle raison, un diktat dans lequel on s’enferme, une prison, une atteinte à la liberté individuelle de chacun. Le problème, dans notre société, ce n’est pas l’homme libre qui ne fait de mal à personne en ne mettant pas de vêtement, ce sont les autres, ceux qui suivent sans se poser de questions, ceux qui jugent, ceux qui se croient plus vertueux parce qu’ils se bornent à suivre aveuglément un comportement appris. Le problème, ce n’est assurément pas la famille qui se baigne dans la rivière, c’est le crétin qui appelle la police de l’autre côté de la berge. Le mec qui est offusqué parce qu’il a cru deviner un corps nu en plissant très fort les yeux. Oui, c’est toi, le vrai problème … et les juges qui t’offrent l’absolution car, malheureusement, la bêtise humaine n’est pas un délit.
Il n’est pas difficile de comprendre et de se rendre compte que la pudeur n’est que le résultat d’un apprentissage puisque celle-ci varie dans le temps et dans l’espace. Il suffit de faire un peu d’histoire. La nudité, dans la préhistoire, n’est pas un problème. Le vêtement n’a qu’une seule fonction, sa seule vraie fonction : protéger l’homme contre les intempéries, la pluie, le soleil, le froid. Il n’a pas vocation à cacher quoi que ce soit à la vue de l’autre. Dans l’Antiquité, de toute évidence, la nudité n’est pas perçue non plus comme une offense, une atteinte à la morale (une invention purement humaine), que ce soit les romains, les grecs, les égyptiens, les gaulois, etc. Ce n’est qu’avec l’avènement des religions que naît la pudeur, que l’on oblige l’autre à se vêtir, que l’on restreint sa liberté au nom d’on ne sait quelle croyance plus stupide l’une que l’autre, que l’on juge celui qui ne se comporte pas comme on a décidé qu’il devrait se comporter parce que … heu … parce que, voilà.
La notion de pudeur ne varie pas seulement selon les époques. Elle varie aussi selon les lieux. Dans diverses contrées, la nudité est « normale », jugée saine. Même en Europe, il y a un monde de différences entre le néerlandais qui pratique habituellement le naturisme avec ses enfants (comme ses parents l’ont fait avec lui auparavant) et la bigote italienne ou espagnole qui ne s’est jamais montrée nue devant ses enfants, voire même devant son mari.
Alors oui, je repose la question : c’est quoi ton problème ? Tu es prisonnier de tes conditionnements, de ton éducation, de tes croyances ? Tant pis pour toi, c’est effectivement ton problème. Mais ne viens pas juger celui ou celle qui a utilisé ses neurones pour se poser les bonnes questions, pour ouvrir son esprit, pour s’échapper de sa prison vestimentaire car cette personne est, en réalité, bien plus évoluée que tu ne le seras jamais. Elle, elle n’est pas choquée quand elle voit une autre personne nue. Elle n’est pas excitée quand elle voit un enfant qui joue nu(e) dans le sable. Elle, contrairement à toi, elle n’a pas de problème avec la nudité. Elle ne fait rien de mal et elle ne t’impose rien du tout. Tu n’as pas envie de te balader nu(e). Pas de souci, ne le fais pas, fais ce que bon te semble, tu peux collectionner les mycoses si cela t’amuse de rester avec ton slip mouillé qui colle à ta bite. Mais ne viens pas pointer d’un doigt accusateur celui qui s’est affranchi de ses conditionnements. Lui, il n’a pas de problème, c’est toi qui en as un. Et si tu en as un, c’est toi de le résoudre … plutôt que de vouloir lui imposer ton propre problème.
Toi, le trou du cul qui a dénoncé ce père de famille à la police, tu te crois malin ? Tu es plus heureux, maintenant ? Il est résolu, ton problème ? Non ? Ah non, en effet, tu n’as rien résolu du tout, tu as juste créé un problème à une autre personne. C’est sûr, c’est intelligent. Quoi ? Tu as été profondément choqué d’avoir vu (ou plutôt deviné) un homme nu dans l’eau 54 mètres plus loin ? Oui, c’est ce que je disais plus haut : tu as un vrai problème … Si tu es choqué par un truc pareil, c’est qu’il y a quelques lacunes dans ton éducation : respecte les valeurs de l’autre, respecte sa liberté, prends conscience que tes croyances ridicules ne sont pas des vérités universelles, rends-toi compte que ta pensée n’est pas nécessairement la plus réfléchie qui soit sur le sujet, reconnais que cet autre n’a fait de mal à personne, rends-toi compte que si ta pudeur est à ce point exacerbée qu’elle va jusqu’à s’étendre au corps d’un autre homme que toi, c’est que, vraiment, tu as un gros souci, à commencer par le fait qu’il ne t’est apparemment pas venu à l’idée que tu aurais aussi bien pu tourner la tête si la scène te paraissait si choquante. Moi, quand j’aime pas un truc, je regarde pas. C’est tellement si compliqué que ça pour toi ? Ce n’est pas le corps de ce type qui est honteux mais la médiocrité de ta réaction. Et après, tu vas aussi porter plainte contre la femme musulmane qui se baigne habillée parce que ça ne se fait pas non plus selon toi ? Pas assez habillé, trop habillé … T’es pas un peu chiant, toi, comme mec ?
Et si on laissait à chacun la liberté de se comporter comme il l’entend, selon ses propres valeurs, ses propres croyances, en respectant celles des autres. Tu veux mettre un maillot pour aller à la piscine. Tu veux te baigner à poil ? Tu veux mettre un burkini parce que c’est en accord avec ta religion ? Pas de souci : fais ce que tu veux mais n’impose pas tes valeurs et croyances à celles et ceux qui ne les partagent pas, fous leur la paix comme ils te laissent tranquilles. Respecter les croyances de l’autre, ce n’est pas imposer les siennes ou crier au scandale quand l’autre ne les partage pas, ce n’est pas vouloir instituer en règle plus petit dénominateur commun ou décider arbitrairement d’un injuste milieu : ni nudité, ni burkini, donc c’est le maillot. En quoi est-ce intelligent ? Pourquoi ne pas légiférer en jouant à pile ou face, tant que nous y sommes ?
Bref, laisse ce père de famille nager tout nu avec sa femme et sa fille. Laisse cette femme musulmane se couvrir des pieds à la tête si elle se sent mieux comme cela. Et mets un maillot de bain si tu es gêné de montrer ton zizi qui devient tout dur dès qu’il voit une épaule dénudée … Règle toi-même tes problèmes ! Et réfléchis un peu à la pertinence de ta pudeur (mais je doute que tu sois capable de la moindre remise en question).





























Beau plaidoyer, maître 🙂. Si un jour je me retrouve devant un juge, menottes aux poignets pour nudité aggravée, je te prendrai comme avocat 😉.